Photo: Amandine Ascensio

« C'est quand même pas toujours facile de faire confiance aux médias »

Durant un mois, près de 200 étudiants de l'Institut national supérieur du professorat et de l'éducation (Inspé) de la Guadeloupe, dont les locaux sont situés à Pointe-à-Pitre, ont échangé avec Entre les Lignes via Amandine Ascensio, journaliste de l'AFP et du Monde, en Guadeloupe.

Ils sont profs ou futurs profs. La question « à votre avis, pourquoi on s'informe ? », qui entame un chapitre de conversation sur le pluralisme des médias et le rôle démocratique de la presse, ne récolte qu'un silence un peu interdit. Autre tentative de ma part : « Quand on dit que la presse est le quatrième pouvoir, ça vous évoque quelque chose ? ». Toujours rien, chez la grande majorité des étudiants de l'Institut national supérieur du professorat et de l'éducation (Inspé) de Guadeloupe.

Crise de confiance et désintérêt

Pour ces étudiants en master 1 ou 2 de professeur des écoles, lycée, collège ou de CPE, le rôle démocratique de la presse est loin d’aller de soi. Pour eux, on s'informe par curiosité, parce qu'on aime savoir ce qu'il se passe. Plus rarement, parce qu'on est intéressé par le reste du monde qui nous entoure. Mais pas pour se faire une opinion éclairée d'un sujet. Et même quand c'est le cas, la presse, il faut s'en méfier. « De toute façon l'information, c'est anxiogène », précisent quelques-uns, qui ont préféré couper tout rapport aux médias. « Je m'informe peu ou pas, et ça ne me manque pas ».

Revue de presse à l'Inspé de Guadeloupe

Présentation de quelques titres de presse à l'Inspé de Guadeloupe. Photo Amandine Ascensio

La presse, dans la bouche de ces étudiants de tout âge, c'est la télé. Les chaînes d'info en continu, le JT des chaînes nationales, les médias dits traditionnels. La presse locale, surtout la radio qu'on écoute beaucoup, en Guadeloupe, est une catégorie distincte, caractérisée par son appétence pour les faits divers locaux, « en restant en surface sur ces sujets ». Localement, seule la presse généraliste est connue : l'hebdomadaire local, la presse spécialisée en économie, les radios indépendantes sont des découvertes pour 100 % des étudiants, et parfois même pour leurs professeurs.

Rares sont ceux qui consomment de la presse écrite. S'ils connaissent tous le France-Antilles, le quotidien local, Le Monde, ou quelques titres de l'Hexagone, rares sont ceux qui les lisent. Il y en a, pourtant, qu'on peut compter sur les doigts de la main. « Quand c'est sur Internet, on peut dire que c'est de la presse écrite ? » questionnent-ils.  En revanche, tous pratiquent les réseaux sociaux, Instagram, TikTok et WhatsApp en tête, sur lesquels ils suivent « aussi » les comptes de différents médias, des chaînes spécialisées, des influenceurs ou des comptes « humoristiques » en tous genres. « Mais même eux, on s'en méfie ».

La crise de l’eau et son traitement médiatique

La crise de confiance est avérée. « La presse locale ne s'attaque pas aux vrais sujets et les réseaux sociaux vont plus vite qu’eux », disent-ils. En tête des sujets évoqués qui ne satisfont pas les foules, la question de l’eau, prégnante en Guadeloupe. En effet, depuis des décennies, les Guadeloupéens essuient de longues coupures d’eau, les obligeant à développer des systèmes D pour s’approvisionner en eau potable. Parfois l’eau du robinet n’est pas consommable, en raison de la défaillance des autorités locales à gérer le système dans son ensemble.

La crise est financière, politique aussi, et pour de nombreux habitants de l’archipel, dont les étudiants de l’INSPÉ, médiatique. « Pourquoi les médias ne parlent-ils pas des détournements de fonds ? » soupçonnent-ils. Par chance, c’est un de mes sujets de prédilection sur l’archipel que je traite en profondeur depuis une dizaine d’années. Nous sommes donc allés, ensemble, explorer la question : de quand date la crise, quelles ont été les périodes marquantes sur le sujet ? Comment les médias ont traité la question ? Quelles questions n’ont toujours pas de réponse ? Et pourquoi, bien sûr, la question de détournements de fonds sur la question de l’eau n’a-t-elle pas fait récemment les choux gras de la presse ? Parce qu’à l’heure actuelle, aucun fait en la matière n’est avéré.

« La presse nationale ne parle pas vraiment de nous ». « Seuls les médias indépendants mènent le vrai combat », rapportent les étudiants aux idées politiques les plus tranchées. Quitte à être déçus quand les journalistes travaillant dans le camp qu'ils défendent montrent des coulisses politiques peu rutilantes : « ces gratte-papiers trahissent la cause », assène un jeune homme. En réponse à cette accusation de traîtrise, il a fallu rappeler que les journalistes ne sont pas là pour prendre faits et causes pour une idée politique, mais pour en raconter les dessous.

« Pardon, mais j'ai du mal à vous croire, comment peut-on avoir la certitude que le journaliste a vérifié sa source ? ».« Et en fait, c'est à cause de l'AFP qu'on peut lire partout la même information : du coup, où est le pluralisme ? » « C'est quand même pas facile de faire confiance aux médias", sont des phrases qui s'égrènent de séance en séance.

L’exemple de la COP 30

La critique est sévère, un peu abrupte, un peu injuste parfois, mais elle est stimulante. Alors ensemble, on reprend les bases, on énumère les processus de création de l'information. On regarde des vidéos, on lit des titres de journaux, on écoute des sommaires de journal radio. On essaie d'articuler les idées, jusqu'à justifier (ou non) le choix des sujets. « À votre avis, pourquoi les journalistes ont-ils décidé de mettre ce sujet à la Une ? ».

Les interventions se déroulaient en même temps que la COP 30 à Belém, au Brésil. De quoi alimenter les analyses autour de la différence de traitement des sujets en fonction des médias. « C’est ça qu’on appelle la ligne éditoriale, madame ? » On détaille les étapes de la vérification, on éprouve le temps que ça prend dans un monde où il faut aller toujours plus vite. « Mais combien d'heures par semaine travaillez-vous ? », s’étonne une étudiante, au vu du nombre d’étapes dans le processus de fabrication de l’information.

En conférence de presse fictive, des questions-pièges

Lors d’un autre atelier, on convie à une (fausse) conférence de presse les classes un peu goguenardes, sûres de leurs questions qui visent plus à piéger, par principe, un des protagonistes de la conférence qu'à récolter la matière pour un article diffusable, notamment quand il s’agit d’un élu, trahissant le désamour profond envers la sphère politique. Au prix, parfois, de la qualité de la réponse obtenue, et donc de l'information diffusée dans l'article écrit par leur soin. « Vous avez dit, madame la maire, que vous vouliez mettre en place de l’éco-pâturage dans la commune, mais en quoi est-ce important quand on n'a pas d’eau, ou quand on voit combien ça coûte de faire les courses ? », questionne un des journalistes-étudiants, approuvé par un léger brouhaha de la classe.

Etudiants en master et futurs enseigants à l'Inspé de Guadeloupe en atelier d'EMI. Photo Amandine Ascensio

C’est le moment de rappeler le fonctionnement des institutions locales dans la vie politique et administrative. L’occasion aussi de souligner, par exemple, la différence entre une opinion et une information, la qualité des sources, le besoin d'en avoir plusieurs et pas toujours celles qui sont les plus simples d'accès. « Madame, vous rédigez l’article avec nous, on verra comme ça les différences d’approche », demandent-ils. C'est aussi un des moments où se fait la prise de conscience : Le « ah ouais quand même il faut penser à tout, peser ses mots, et beaucoup réfléchir quand on est journaliste, on ne fait pas ça pour manipuler les gens », est plutôt réjouissant pour la professionnelle que je suis.

Les premières défenses sont tombées, la conversation peut s’engager à nouveau, en général autour des fake news, leur abondance et leur danger. « Un tiers des publications sur TikTok et X sont fausses ou toxiques », titrait début décembre le Nouvel Obs. Les chiffres effraient mais les questions fleurissent, les réflexes reviennent et la méthode pour débunker les fake news se rôde petit à petit : regarder la source, identifier le site, chercher la mention « publicité », utiliser les outils de recherche d’image inversée...

Ouragan Melissa et vidéos d’IA

Reste l’intelligence artificielle, qui se perfectionne de jour en jour et qui est très utilisée par les étudiants, surtout par les plus jeunes. Durant tout ce mois de novembre, la thématique a été traitée par les médias du monde entier, offrant aux ateliers une matière inépuisable. Par exemple, en Caraïbe, les vidéos générées par IA sur l’ouragan Melissa en Jamaïque ont conduit le gouvernement jamaïcain à intervenir pour rappeler les nuisances liées aux fausses informations et les sources fiables d’information en cas de risque pour la vie humaine.

Atelier sur les fausses informations et l'intentionnalité derrière ce type de contenus. Photo DR

Les vidéos de Donald Trump générées par IA ont aussi été très commentées, raillées même. « Mais là, on voit bien que c’est de la com’, comment on fait pour déterminer quand c’est une fausse information ? Comment est-ce que vous, les journalistes, vous utilisez l’IA ? », questionne une jeune femme. Assez peu, pour ma part, dans mon métier de correspondante. Comme tout le monde, je dois apprendre, m’y confronter, la tester, me former. « Pour détecter l’IA, on peut chercher des défauts de réalisme dans l’image, ou encore sur les écrits utiliser ZeroGPT », suggère un des professeurs. Le temps manque parfois pour pousser les tests jusqu’au bout mais la graine semble plantée.

Et puis, à la fin des ateliers, la question tombe : « Vous seriez d'accord pour venir dans ma classe avec mes élèves ? ».  Pari gagné ?